06.11.2009

Tourner la page

Mais tout cela n’était plus maintenant qu’une histoire ancienne, un mauvais souvenir. Le budget je l’avais perdu. Le président n’était plus qu’un lointain souvenir d’une époque dépassé et honni ? On s’accroche toujours désespérément à ce que l’on connait, j’étais tombé dans le même piège que tous ceux et celles qui traversaient des remaniements de sociétés, d’entreprises, je ne voulais pas lâcher prise alors que les dés étaient jetés depuis des mois. On refuse parfois de voir, de regarder les choses en face, l’angoisse d’un futur inconnu, loin du cocon imaginaire que l’on s’est créé, le cocon rassurant et pervers d’une embarcation dirigée par d’autres, une entreprise. Je n’étais pas fait - plus fait ? - pour cela, la page était tournée.

Après une courte période de doutes sur mon avenir, je pouvais enfin vivre selon mes préceptes, mes choix, mon rythme, mes goûts les plus essentiels. J’en étais surpris, j’en avais tellement rêvé par le passé. Je ne savais plus par où commencer face à cette nouvelle liberté qui m’effrayait. Pour m’occuper l’esprit, pour me divertir, je prenais un malin plaisir à m’effrayer tout seul. J’avais même couru comme un forcené après le temps, moi qui avais maintenant du temps devant moi. Ne plus dépendre d’une bande de dirigeants uniquement préoccupés par leurs petites actions boursières, voilà qui était à la fois libérateur et dérangeant. Cela faisait une bonne vingtaine d’années que je n’avais pas fonctionné ainsi. J’avais de nouveaux repères, de nouvelles habitudes à prendre, de quoi m’appuyer fermement pour former ce qui allait devenir ma nouvelle vie. Ma vie.

J’avais commencé par me séparer de ma compagne de tous les instants, celle qui rythmait mes journées, celle qui seule restait auprès de moi une fois mon temps de travail achevé. Celle sur qui mes yeux tombaient avec une régularité de métronome, une régularité effrayante quand on y songe avec un zeste de lucidité. Mais lorsque l’on court après le temps, la lucidité est un luxe qui ne nous appartient plus vraiment depuis longtemps.

Ma montre, ma première réaction que je qualifierai de saine, fut d’enlever de mon corps ma montre. Cette petite chose qui prend tant de place dans une vie et si peu d’encombrement sur un poignet.

Pardon, vous avez l’heure ?

Non, désolé, je suis hors du temps.

Il y a des hors la loi, je suis devenu un hors du temps.

Ma deuxième réaction saine fut de me séparer de cet engin pas plus gros qu’une boîte d’allumettes et bien plus envahissant qu’un troupeau d’éléphants. Mon portable. Le truc pour être joint à tous moments, en tous lieux, peu importe votre vie, ou votre absence de vie – c’est vrai quoi, on s’en fout au final -, on doit pouvoir vous joindre nom de Dieu !

Je ne suis plus joignable à chaque instant et curieusement il m’a fallut une longue période d’acclimatation avant d’arrêter de chercher partout dans mes poches ce minuscule boîtier, avant de ne plus avoir l’impression de l’entendre sonner, vibrer le long de ma cuisse, ou contre ma poitrine, avant de ne plus tricher et regarder l’heure dessus alors que j’avais déjà retiré ma montre.


© Claire Ogie (septembre 2008)

15:03 Ecrit par Claire Ogie dans Anciens textes | Lien permanent | Envoyer cette note

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