09.12.2009

Peace and love

« Mais qu’est-ce que c’est que ce noir qu’elle vient de nous ramener ?! »

S’exclamait Moumoune de retour de chez sa petite fille.

« Non contente de voyager en stop à travers le continent, voilà qu’elle revient avec un noir. Et puis pas café au lait hein, noir ! »

Moumoune était outrée. Sa petite fille Sylvie n’en faisait qu’à sa tête. Celle-ci, âgée de vingt ans, n’avait pas connu mai 68, elle était trop jeune. Elle était arrivée trop tard, mais elle s’y croyait encore. Peace and love, jeans troués et rapiécés de tissus à fleurettes, cheveux longs, le nez au vent, elle avait décidé deux ans plus tôt d’abandonner ses études pour courir le vaste monde. Sans un sou en poche, elle faisait du stop pour tous ses déplacements. Auto-stop, bateau-stop, avion-stop, si, si, si sur les petits avions de lignes privés, tout était possible !

Et là, elle revenait de je ne sais plus quel coin d’Afrique après avoir travaillé dans je ne sais plus quel kibboutz. Moumoune s’arrachait les cheveux. Des voyages de sa petite fille elle en avait les oreilles rabattues. Le plus beau de l’affaire c’est qu’elle revenait malade, maintenant, elle faisait des crises de paludisme. « Dans des pays pareils, rien d’étonnant ! » Moumoune se sentait fébrile.

Plusieurs mois plus tard, Sylvie était reparti avec son noir pour revenir avec un maghrébin. Aux yeux de Moumoune, elle s’obstinait dans les délires colorés. Celui-là venait de Kabylie. Il avait fait ses études à Tizi Ouzou, et était médecin. Maklouff qu’il s’appelait. « C’est quoi encore ce nom, c’est pas un nom de chez nous ça ! » Moumoune n’était pas au bout de ses peines, Sylvie et Maklouff avaient décidés de se marier.

Le jour du mariage, dans l’après-midi, les jeunes étaient à l’étage, les plus anciens en bas. Au menu de l’étage, pour le goûter, tarte au shit et pétards à l’avenant…

De cette union était né un petit garçon, Yoêl. Un petit blondinet aux yeux bleus, le portrait craché de sa mère. Les années s’écoulant, Moumoune avait fini par admettre que Maklouff était un homme charmant et plein d’attentions, même s’il avait un nom à coucher dehors, le pauvre il n’y était pour rien.

De son côté, Maklouff avait eu bien des soucis. La rupture avec sa famille s’était révélée brutale. Il avait osé quitter les siens pour une française, une blanche, une blonde, l’horreur, la honte, le bannissement. Le fait d’être devenu père d’un garçon l’avait un peu rapproché des siens, mais ce garçon était blond aux yeux bleus, on n'en sortait pas…

Pour trouver du travail en France en tant que médecin, ça s’était vite révélé mission impossible. A Tizi Ouzou, c’était sans problème, mais en France son diplôme n’avait plus aucune valeur. Alors, sa vie était faite de petits boulots.

Les années s’étaient écoulées, Sylvie attendait un deuxième enfant quand un camion mit fin brutalement à son existence. Son existence à elle, à Yoêl et à ce petit qui devait voir le jour.

De cela, Maklouff ne s’en remit jamais. Il ne pu jamais refaire sa vie.

Quinze années se sont passées depuis ce drame. Quinze années qu’il a traîné comme un boulet. Dans sa salle à manger, trônait un portrait de Sylvie avec Yoêl, un cadeau d’un ami du temps de leur vivant. Un cadeau devant lequel il restait hébété. Et puis, une nuit, après avoir ingéré son comprimé pour s’endormir, lui qui ne savait plus ce que c’était que de s’endormir tout seul, le bâtonnet d’encens qui fumait sur la table de chevet à soudain consumé une feuille qui se trouvait à côté. Il a consumé la vie de celui qui dormait d’un sommeil lourd et pesant, asphyxié par un bâtonnet d’encens.

 

© Claire Ogie (août 2007)

 


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06.11.2009

Les mégères à travers le temps

1960, Joze, petite commune au centre de l’Auvergne.

Un matin d’été sous un soleil torride, un camion de déménagement s’arrête devant la porte d’une ancienne maison bourgeoise au cœur même du village. C’est la demeure de la famille Muche. La cloche retentit…le bruit de pas trébuchants sur le gravier d’une allée lui répondent.

Nanoume, une petite dame bien replète ouvre aux déménageurs.

Sur le trottoir d’en face, deux commères observent la scène avec curiosité.

_ A ben j’crois bien qu’elles s’en vont !

Si c’est pas malheureux de gâcher sa vie comme ça ! C’est vrai, une gentille petite mignonne, aller fricoter avec un je ne sais quoi !

_ Elle l’a bien cherché son je ne sais quoi ! Fallait pas attirer le diable, le bon Dieu l’a punie…regardez là, de quoi elle a l’air avec son ventre rebondi !

Les déménageurs ouvrent les portes du camions en grand.

_ Mais dites donc…le camion…il n’est pas vide là !

_ Comment ça ?

_ Regardez ! Mais oui, il est plein de meubles ! Qu’est-ce que ça veut dire ça ?

_ J’y comprends plus rien…

Elle a quand même pas fait venir un locataire dans une partie de sa maison !

Ca ne serait pas correcte…

_ Vous croyez que ça l’inquiète vous ? Non, pensez-vous…

_ Regardez, y’en a du beau mobilier là dedans. Ca va chercher dans les combien toute cette marchandise ?

_ J’sais pas…peut-être qu’elle a détourné du droit chemin un homme fortuné pour payer ses dettes…

_ Oui, en lui donnant des avantages en nature…encore un vieux cochon !

Une voiture s’arrête non loin de la maison. Un homme bien habillé, costume et chapeau, en sort et se dirige vers l’entrée des Muche.

_ Bonjour Mesdames… Dit-il en se tournant vers les deux bavardes.

_ Vous le connaissez ?

_ Non, et vous ?

_ Moi non plus, qui est-ce ?

_ Il a belle allure, et très aimable. Que vient-il faire ici ?

L’homme pénètre dans l’allée pour rejoindre Nanoume et sa nièce Marthe qui l’attendent tout en donnant des directives.

_ Une chose est sûre, cet homme doit être le propriétaire de tout cet ameublement.

_ A mon avis, il possède aussi la maison. Mais oui ! Maître Duchemin m’a laissé entendre qu’elles souhaitaient vendre. On ne sait jamais, les déménageurs sont peut-être chargés de vider les lieux avant de tout réinstaller !

_ Ou alors, ce monsieur a eu pitié de cette traînée, et lui garde une pièce pour vivre et s’occuper de son service…ça se faisait dans le temps, je me souviens d’un grand oncle de mon père…

_ Chuuut…vous avez entendu ?

_ Non, quoi ?

_ La Marthe, elle vient de parler d’un mariage…

_ Non !

_ Si je vous le dis. Regardez les. Oh ! Dans les bras l’un de l’autre !!!

_ Un mariage ! Vous croyez qu’elle parlait sérieusement ? Ce n’est pas possible, cela changerait tout !

_ D’abord d’où il sort cet homme ?



© Claire Ogie (1989)

15:41 Ecrit par Claire Ogie dans Anciens textes | Lien permanent | Envoyer cette note

Prolégomènes s'en va en guerre

Prolégomènes se lève de mauvaise humeur. Il est maussade. Il est furieux. Laconique, son épouse, ne cesse de lui infliger des remarques désobligeantes. Il s’inquiète de l’emplacement de ses sous-vêtements et elle lui répond :  « Là où tu les as mis. » Franchement, quoi de plus déconcertant. S’il pose la question, c’est bien qu’il en ignore la réponse. Pour qui le prend-on ? Décidément, le respect se perd. Jamais, au grand jamais, Lacune, sa grand-mère, ni même, Prosopopée, sa mère, paix à leur âme, n’auraient seulement eu l’ombre de l’idée d’infliger une telle réponse à leur époux ! Où allons-nous ? Quel exemple déplorable pour la jeunesse actuelle. Que ses filles, des jumelles, Leadership et Freelance se mettent à lui répondre comme Laconique, ce n’est que le triste résultat de l’influence néfaste de leur mère. Les pauvres chéries, encore si fragiles, d’un tempérament si influençable. Elles n’ont que 14 ans et elles le font déjà frissonner d’angoisse et de colère. Quelle tristesse. Mais son fils, Mascaret, la chair de sa chair, un freluquet de 16 ans, encore puceau, qui ose lui tenir de ces propos ! Qui lui jette à la figure des inepties plus grosses que lui ! Ah ça mais, pour qui le prend-on dans cette maison !? Quel affront, quelle dégénérescence. Sous son toit, dans sa demeure ! Son grand-père paternel, Prébende, s’en retournerait dans sa tombe s’il voyait cela. Non, il ne sera pas dit que Prolégomènes se laissera mener par le bout du nez, au cœur même de son fief. L’ancêtre, les vieux, le paternel, et les bioman maintenant ! En voilà des qualificatifs pour parler de ses parents. Avoir osé infliger de telles souffrances à un honnête homme, un père de famille ! C’est décidé, conseil de famille. Il va réunir tout ce petit monde pour remettre un peu d’ordre dans ces esprits embrumés. Ses frères, Préambule et Présupposé lui seront d’une aide efficace dans cette entreprise. Comme au bon vieux temps, à l’époque où ils étaient encore en culottes courtes. L’époque où ils faisaient les quatre cent coups et bravaient, en trio efficace, la bande de la maison Durif, des pouilleux de bas étage, de la vermine au rabais. Les fils Durif, ils étaient deux, avaient de vrais têtes à claques. On prenait un malin plaisir à les transformer en un amas de plaies et de bosses. Tout cela le rajeunissait. Il se réjouissait déjà. On allait voir ce qu’on allait voir !

 

© Claire Ogie (juin 2006)

15:33 Ecrit par Claire Ogie dans Anciens textes | Lien permanent | Envoyer cette note

Tourner la page

Mais tout cela n’était plus maintenant qu’une histoire ancienne, un mauvais souvenir. Le budget je l’avais perdu. Le président n’était plus qu’un lointain souvenir d’une époque dépassé et honni ? On s’accroche toujours désespérément à ce que l’on connait, j’étais tombé dans le même piège que tous ceux et celles qui traversaient des remaniements de sociétés, d’entreprises, je ne voulais pas lâcher prise alors que les dés étaient jetés depuis des mois. On refuse parfois de voir, de regarder les choses en face, l’angoisse d’un futur inconnu, loin du cocon imaginaire que l’on s’est créé, le cocon rassurant et pervers d’une embarcation dirigée par d’autres, une entreprise. Je n’étais pas fait - plus fait ? - pour cela, la page était tournée.

Après une courte période de doutes sur mon avenir, je pouvais enfin vivre selon mes préceptes, mes choix, mon rythme, mes goûts les plus essentiels. J’en étais surpris, j’en avais tellement rêvé par le passé. Je ne savais plus par où commencer face à cette nouvelle liberté qui m’effrayait. Pour m’occuper l’esprit, pour me divertir, je prenais un malin plaisir à m’effrayer tout seul. J’avais même couru comme un forcené après le temps, moi qui avais maintenant du temps devant moi. Ne plus dépendre d’une bande de dirigeants uniquement préoccupés par leurs petites actions boursières, voilà qui était à la fois libérateur et dérangeant. Cela faisait une bonne vingtaine d’années que je n’avais pas fonctionné ainsi. J’avais de nouveaux repères, de nouvelles habitudes à prendre, de quoi m’appuyer fermement pour former ce qui allait devenir ma nouvelle vie. Ma vie.

J’avais commencé par me séparer de ma compagne de tous les instants, celle qui rythmait mes journées, celle qui seule restait auprès de moi une fois mon temps de travail achevé. Celle sur qui mes yeux tombaient avec une régularité de métronome, une régularité effrayante quand on y songe avec un zeste de lucidité. Mais lorsque l’on court après le temps, la lucidité est un luxe qui ne nous appartient plus vraiment depuis longtemps.

Ma montre, ma première réaction que je qualifierai de saine, fut d’enlever de mon corps ma montre. Cette petite chose qui prend tant de place dans une vie et si peu d’encombrement sur un poignet.

Pardon, vous avez l’heure ?

Non, désolé, je suis hors du temps.

Il y a des hors la loi, je suis devenu un hors du temps.

Ma deuxième réaction saine fut de me séparer de cet engin pas plus gros qu’une boîte d’allumettes et bien plus envahissant qu’un troupeau d’éléphants. Mon portable. Le truc pour être joint à tous moments, en tous lieux, peu importe votre vie, ou votre absence de vie – c’est vrai quoi, on s’en fout au final -, on doit pouvoir vous joindre nom de Dieu !

Je ne suis plus joignable à chaque instant et curieusement il m’a fallut une longue période d’acclimatation avant d’arrêter de chercher partout dans mes poches ce minuscule boîtier, avant de ne plus avoir l’impression de l’entendre sonner, vibrer le long de ma cuisse, ou contre ma poitrine, avant de ne plus tricher et regarder l’heure dessus alors que j’avais déjà retiré ma montre.


© Claire Ogie (septembre 2008)

15:03 Ecrit par Claire Ogie dans Anciens textes | Lien permanent | Envoyer cette note